L'ÉPOPÉE MONDIALE DE L'AUTOCOLLANT

Groupe de jeunes skateurs avec leurs skateboards couverts d'autocollant, Vancouve Sun, 1987

Du papier et colle de riz au vinyle autocollant

L'autocollant est bien plus qu'un simple bout de plastique. C'est une mosaïque d'innovations venues des quatre coins du globe. S'il est aujourd'hui un outil de marketing de masse et un accessoire de mode, il a dû traverser les millénaires et bénéficier de coups de génie technologiques pour en arriver là.

 

L’Antiquité et le Moyen-âge : l'instinct de l'affichage

L’identification visuelle est un besoin humain ancestral. De l’identification d’une communauté à l’identification d’une route, des peintures corporelles aux panneaux d’affichage, il y a eu énormément d’aspect et de support à travers l’Histoire.

Dans l’Égypte Ancienne, les marchands utilisaient des morceaux de papyrus enduits de colles d'origine animale (peaux et os d’animaux) pour afficher les prix ou les descriptions de marchandises sur les marchés. Des recettes de fabrication de colle animale ont même été datées, approximativement, à -2000 avant notre ère !! Ils utilisaient aussi de la gomme arabique pour assurer la cohésion (et donc coller !) des bandages de momies.

 

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L'Intérieur du port de Marseille, vu du Pavillon de l'Horloge du Parc (détails),
XVIIIe siècle, de Claude-Joseph Vernet, Collection du Louvre

En Europe au Moyen-âge (début du Ve à la fin du XVe siècle), les marchandises étaient marquées avec des sceaux de cire, de la peinture ou des étiquettes en parchemin attachées par des ficelles, pour assurer la traçabilité.

 

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Papermaker (Kami suki), de Utagawa Sadahide, 
Collection du Museum of Fine Arts Boston

Depuis le VIIe siècle, le Japon féodal maîtrise l'art du papier artisanal (washi). Ils utilisaient des colles de riz extrêmement puissantes pour fixer ces papiers décoratifs sur divers supports : papier à lettre, éventails, ombrelles, reliure de livres, luminaires, porte cloisons shôji.

 

XVIIIe et XIXe siècles : L'Europe et l'ère de la "Gomme"

Avant l'adhésif moderne, c'est en Europe que les bases techniques de l'impression et de la fixation sont jetées.

 

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Portrait de Senefelder, de Lorenzo Quaglio II,
Collection du Art Institue of Chicago

En 1796, Aloys Senefelder invente la lithographie en Bavière. Cette technique permet enfin d'imprimer des images ainsi que des partitions de musique, en noir et blanc, puis en couleurs, à une plus grande échelle. Les Européens commencent alors à coller des réclames sur les murs des villes à l'aide de colles à base de farine ou d'amidon.

 

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"Penny Black"

Au Royaume-Uni, Sir Rowland Hill révolutionne la communication avec le premier timbre-poste, le « Penny Black », en 1840. C’est la première fois qu’un objet papier est produit avec une couche adhésive "sèche" au verso (la gomme arabique). Pour le fixer, il fallait humidifier la surface avec de l'eau... ou sa propre salive.

 

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Moulin Rouge, la Goulue, 1891, de Toulouse Lautrec

En France à la fin du XIXe siècle, des artistes comme Jules Chéret et Toulouse-Lautrec transforment le papier collé en art. Leurs "affichettes" sont les ancêtres spirituels du sticker : un message visuel fort, collé sur un support public pour attirer l'œil.

 

Avancées Américaines et premier autocollant

Tout comme en Europe, en outre-Atlantique aussi les cerveaux sont actifs et plusieurs avancées majeures voient le jour.

Face à la nécessité de fixer ou panser plus rapidement, le chirurgien Dr. Horace Day crée le premier ruban chirurgical rudimentaire, en 1845. Il réussit cet exploit en combinant du caoutchouc indien, de la résine de pin, de la térébenthine, du litharge (un oxyde de plomb jaune). Il appliquait ensuite ce mélange sur des bandes de tissu.

Ce ruban chirurgical donnera les bases pour obtenir plus tard, les rubans auto-adhésifs tels qu’on les connaît aujourd’hui comme les rouleaux fins transparents du bureau, larges marrons pour les colis et déménagements, ou encore les rouleaux fins colorés pour les fils électriques, pour n’en citer que quelques-uns.

 

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Ray Stanton Avery, photo de la Société Avery Dennison

Le véritable "Big Bang" de l'autocollant moderne a lieu aux États-Unis durant la Grande Dépression (1929-1939). Ray Stanton Avery cherche un moyen de faciliter l'étiquetage des prix dans les magasins, car les commerçants devaient alors humidifier chaque étiquette à la main.

En 1935, il utilise le principe du "Pressure-Sensitive Adhesive" (PSA), un adhésif sensible à la pression qui reste collant en permanence pour créer les premières étiquettes auto-adhésives. Elles étaient simples et rondes, et elles affichaient les prix.

Son invention repose sur un système révolutionnaire, dit « sandwich », à trois couches : le frontal (support imprimé), l'adhésif (la colle qui ne sèche pas) et le liner (le papier de protection siliconé que l'on retire avant l'usage). Cette innovation révolutionnera le monde du packaging, du commerce et de la publicité.

 

1946 - 1970 : L'ère du Vinyle et de la durabilité

Après la Seconde Guerre mondiale, l'industrie chimique fait des bonds de géant avec l'utilisation du PVC (Polychlorure de vinyle).

En 1946, Forest Gill, un sérigraphe du Kansas, remarque que le papier s'abîme vite sur les voitures. Il remplace le papier par du vinyle et crée le premier autocollant de pare-chocs : le Bumper sticker. Ces stickers deviennent immédiatement des outils de propagande politique et de marketing touristique.

 

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Bumper stickers, Etats-Unis

Dès les années 1970, les entreprises japonaises (Lintec Corp., Achilles Corp., Toyo Ink/Artience, Mimaki Engineering, Fujifilm) et sud-coréennes (LX Hausys, InkTec) perfectionnent les films vinyles ultra fins et les encres résistantes aux UV. Cela permet aux autocollants de supporter des conditions extrêmes (humidité, forte chaleur), dépassant parfois les standards occidentaux en termes de durabilité.

 

Des années 80 à nos jours : Identité, Rébellion et Écologie

L'autocollant quitte le monde industriel pour devenir un pur objet culturel et un espace d'expression.

 

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Shepard Fairey posant devant son poster Hope de Barack Obama,
photo de Damian Dovarganes - AP Images

Avec le Street Art et le "Sticker Slapping", l’autocollant descend dans la rue et devient un outil de revendication pour les jeunes. Des artistes comme Shepard Fairey utilisent le sticker pour diffuser leur art de manière anonyme et rapide. À Berlin, avant la chute du Mur en 1989, l'autocollant était un moyen de communication politique discret pour contester le régime sans se faire arrêter, contrairement au graffiti à la bombe.

 

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Skateboard décoré avec pleins de stickers

En Californie, avec la démocratisation du skateboard dans les années 1980, les marques de skate (Vans, Santa Cruz) transforment leurs logos en autocollants offerts gratuitement. Le sticker devient un badge de ralliement, une preuve qu'on appartient à une communauté.

 

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Shibuya Tokyo, photo de Rene Giese
aka SILENT PICTURE COMMANDO

Dans les quartiers de Shibuya et Harajuku à Tokyo, l'autocollant sert de marquage territorial. L'esthétique japonaise (mangas, kanjis stylisés) a profondément influencé le design mondial des stickers depuis les années 90.

L'innovation continue avec le développement de colles à base d'eau et de supports biodégradables. L'Europe est pionnière dans ces "bio-autocollants" compostables, poussée par des réglementations environnementales plus strictes qu'aux États-Unis.




Et de nos jours, pourquoi sommes-nous encore accros ?

Dans un monde de plus en plus numérique, coller un sticker physique sur son ordinateur (ou tout autre objet) est un acte de personnalisation fort. C'est un badge d'appartenance qui dit au monde qui nous sommes sans dire un mot.


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Photo prise sur le site Unsplash

Du plus petit autocollant au monde (visible uniquement au microscope) aux plus grands recouvrant des avions, cet objet reste le lien physique essentiel entre un message et son support.

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